Les cinq rappeurs de H-Kayne marchent comme un seul homme vers le
succès. Leur rap total, jamais à court d’inventions, notamment dans le maniement
de la darija, conquiert les foules. Et ils libèrent le genre de son image
sulfureuse.
Casablanca, 10 h 30, les H-Kayne prennent leur petit
déjeuner dans l’appartement d’un ami aux environs du Twin Center. Le groupe de
rappeurs meknassis est presque au complet, il ne manque que Khalid, le cinquième
comparse DJ, un zmagri à cheval entre la France et le Maroc. Othman, Hicham,
Azzedine et Adil ont les yeux encore ensommeillés. Ils se sont couchés tard la
veille, après avoir enregistré à 2M leur passage télé à “Assahratou lakoum”.
C’est la première fois qu’un groupe de la nouvelle scène marocaine passe dans
une émission grand public, “pour les ménagères de moins de 50 ans”, précise
Hicham, ancien étudiant en information et communication, très au fait du langage
marketing télévisuel. Il semble loin, le temps où Médi1 refusait de passer un
morceau des H-Kayne où ces deniers parlaient de hrig : “On
racontait quoi, au fond ? Juste la réalité”, précise Azzedine. Sur le plateau de
2M, l’accueil fut beaucoup moins frileux. Imad Ntifi a lui-même insisté pour
programmer les H-Kayne, malgré les réticences de la direction
de la chaîne d’Aïn Sebaâ : “Imad Ntifi avait cependant l’air très étonné de nous
voir recueillis récitant la fatiha avant de commencer l’enregistrement”, raconte
Azzedine. Cet acte de foi, répété avant chaque concert, ne correspondait pas à
l’imagerie bad boys du rap telle qu’elle est perçue par le public. À ce titre,
les préjugés sont encore tenaces : “Un membre de l’équipe de tournage de 2M est
venu nous voir après notre passage en nous reprochant d’avoir tenu des propos
vulgaires. Il avait mal entendu et interprété à sa manière les paroles du
morceau tout simplement, victime des a priori sur le rap.”
Les débuts
meknassis
Aujourd’hui, H-Kayne récolte les premiers
fruits de la renommée, signe des autographes dans les rues de Meknès à des gens
qui, il y encore cinq ans, les “prenaient pour des voyous à cause de [leur] look
hip hop”. ”C’est marrant d’ailleurs, grâce à la pub que nous avons tournée pour
Danone, tout à coup nous sommes devenus fréquentables”, rapporte Hicham en
souriant. À l’époque, leurs séances de hip hop dans les rues de la capitale
ismaélienne leur valaient de jouer au chat et à la souris avec les forces de
l’ordre. Rue de Paris, là où est née la génération rap meknassie, les quatre
comparses forment un premier groupe (les Dogs) et se produisent pour la première
fois le “26 février 1997”, déclarent-ils en chœur. Le concert a lieu à Dar
Chabab, les futurs H-Kayne attirent 800 jeunes grâce à une
campagne d’affichage qu’ils mènent dans tout Meknès. “Ce jour-là, nous avons
sauté dans l’inconnu. Le public était debout, les bras croisés, curieux de voir
ce que nous allions faire.” Fébriles, ils balancent leurs reprises West Coast
sur des paroles en darija. La sauce prend, et ils resservent les plats au cinéma
Caméra, un fleuron Art déco meknassi : “Il y avait tellement de monde qui était
resté à l’extérieur que certains passants pensaient que c’était la journée ‘deux
films pour le prix d’un’”, raconte en riant Othman. Les Meknassis y démontrent
déjà leur sens du show et de la scène : “Nous jouons une pièce de théâtre où
chaque membre du groupe a un rôle à tenir au micro”, explique à ce propos
Azzedine. Leur rap total conquiert bientôt un public de plus en plus nombreux.
Et même les forces de l’ordre devenues plus conciliantes : “Un flic m’a embarqué
un jour dans son Estafette. Il voulait que je lui chante une de nos chansons où
l’on parle du haschich. Il m’a relâché juste après”, raconte en riant Azzedine.
Fawzi, vendeur de disques à Meknès, croit en eux tout de suite et les laisse
répéter chez lui. “C’est le premier à nous avoir soutenus, nous lui sommes
définitivement reconnaissants”, déclare Hicham. Peu de temps après, les quatre
compères sont rejoints par Khalid. Hicham, parti en France pour ses études,
rencontre ce dernier chez un ami. Khalid, DJ et compositeur de talent, écoute
quelques morceaux du groupe. Il est conquis. L’arrivée de Khalid va apporter une
dimension supérieure aux compères meknassis, notamment grâce à son sens de la
mélodie. Les Dogs changent de nom : “On cherchait un truc dont tout le monde
puisse se souvenir. ‘Ache kayne’ est une phrase que chacun répète plusieurs fois
par jour. On ne pouvait pas trouver mieux pour marquer les esprits”, explique
Adil. Leur réputation dépasse assez vite le microcosme meknassi pour gagner
Casablanca, lors de l’incontournable Boulevard des jeunes musiciens en 2003. Ils
y décrochent le Prix du meilleur groupe rap en 2003, année où la compétition,
avec 13 groupes en lice, était très relevée. “H-Kayne est
arrivé très professionnel avec une maquette et un dossier de presse. En écoutant
leurs compositions, nous espérions qu’ils soient aussi bons sur scène. Ce fut le
cas, ils étaient vraiment un cran au-dessus des autres. D’ailleurs, il n’y a pas
eu de délibérations au moment du vote, H-Kayne avait fait
l’unanimité”, confie un membre de ce jury.
Les moyens de la
réussite
Fidèle à la philosophie “ultralibérale” du rap, les
H-Kayne ne rejettent pas le succès ni la médiatisation. Ils
recherchent celle-ci même, car, à leur sens, il faut s’appuyer sur des
structures solides pour communiquer et populariser le rap. Ils reconnaissent à
ce titre qu’être produit par Platinium leur a ouvert les portes de la télévision
et de la radio. Leur dernier opus, HK 1426, en référence au calendrier hégirien,
est d’ailleurs un bon exemple de leur pragmatisme rap. HK 1426, très attendu
après leur premier album autoproduit (1 son 2 bled’art), est sorti la semaine
dernière dans sa version luxe à 49 DH, avec un véritable plan média, un réseau
de distribution (grandes surfaces pour l’essentiel), un clip pour accompagner le
lancement et une politique de bas prix pour contrer le piratage. Ainsi, HK 1426
sera commercialisé en cassette à 14 DH dans quelques jours. Et en album non
cartonné à 12 DH après le ramadan. L’album très abouti a été composé et
enregistré en moins de trois mois. Issawa Style, le titre phare de l’opus,
composé en un jour et enregistré aussi rapidement : “Nous travaillons toujours
dans l’urgence quand il s’agit de passer à l’écriture. Même quand nous semblons
ne rien faire, nous réfléchissons. Là, tu peux à un moment dire une phrase qui
me marquera et sur laquelle je commencerais à chercher des rimes”, explique
Adil. “En un sens, nous perpétuons la tradition du jazal meknassi”, ajoute
Hicham. Dominique Caubet, dialectologue, admire “leur agencement musical et la
richesse dans le maniement de la darija”. Cette dernière avait d’ailleurs
programmé les H-Kayne lors de la présentation de son livre Les
Mots du bled, sur Beur FM, radio de la communauté maghrébine en France. Elle
prépare à l’heure actuelle un livre sur la nouvelle scène marocaine.
H-Kayne y sera à l’honneur.